Posté le 26.03.2008 par doorintosummer
Photo : Le Toucan, un autre protecteur des arts et des lettres
Allez, ça fait longtemps que je vous parle de l'Argentine, pays certes inépuisable, mais il est temps de faire un petit hors sujet.
Entre deux recueils de nouvelles de Borges, j'ai lu récemment un bouquin que m'a apporté mon pourvoyeur régulier (Stéphane Rouy, patron des arts et des lettres). Et comme le précédent ouvrage du même auteur m'avait déjà fait une forte impression, j'ai décidé de partager mon enthousiasme avec vous, si vous le voulez bien.
Connaissez-vous Jared Diamond (c'est son vrai nom) ? Allez, je vous ai sûrement tannés à son sujet. C'est un biologiste évolutionniste / physiologiste américain, qui a écrit « Guns, Germs and Steel », traduit piteusement en français par « De l'inégalité parmi les sociétés ». Oui, lui !
Dans ce bouquin, il s'attaquait à la délicate question que lui avait posé un homme politique de Nouvelle Guinée, à peu près en ces termes : « Pourquoi les occidentaux ont presque tout, et nous presque rien ? »
Vaste sujet ! Notre auteur s'y est attelé avec dans l'idée de tordre le cou aux stéréotypes racistes ou européo-centristes malheureusement très répandus. Et comme il est méthodique, il est reparti de la situation d'origine, il y a 13 000 ans, quand des peuples ayant un même niveau de développement étaient installés sur tous les continents et que la dernière ère glaciaire s'achevait. Qu'est-ce qui a fait que de ce point de départ apparemment équitable, on en est arrivé à une situation telle qu'en quelques siècles, les européens ont conquis ou détruit la plupart des sociétés qu'ils rencontraient, par les armes, les épidémies et la technologie, d'où le titre original du livre ?
Pour Jared Diamond, cette histoire s'explique par l'environnement, en particulier géographique. Le livre est touffu, et je ne prétends pas le résumer en quelques lignes, mais j'ai quand même envie de vous en dire un peu plus.
Diamond a fait une énorme synthèse des connaissances actuelles dans toutes sortes de domaines, pour montrer comment la taille des continents, l'orientation des grands axes de communications, les espèces végétales et animales disponibles pour la domestication, expliquent les écarts de développement technique, puis démographique, puis social, etc, constatés historiquement. Cela inclut aussi les maladies qui ont décimé les natifs américains : elles se sont développées progressivement à travers toute l'Eurasie, souvent à partir de pathologies animales transmises par le cheptel, et dans des grandes concentrations humaines qui favorisaient l'évolution d'épidémies sans équivalents chez les amérindiens.
En quelques centaines de pages, on visite l'histoire du monde, on se penche sur le développement de sociétés isolées et leur lien avec l'environnement, sur l'épidémiologie, on découvre la théorie de l'invention, la réinvention et leur propagation... L'auteur est honnête sur ce qui est l'état des théories en cours et ce qui relève de ses convictions personnelles, la démonstration est rigoureuse, très documentée (grosse biblio à la fin), et surtout elle est passionnante. Je ne crois pas que ce sujet, pourtant incroyablement important, ait été abordé auparavant avec autant d'ambition, de rigueur et de clarté. Seul bémol, la théorie est limpide sur les grandes masses continentales, un peu moins en ce qui concerne des pays spécifiques, et c'est là qu'on sent que Diamond est plus scientifique qu'historien.
J'ai refermé le livre en me sentant moins bête – c'était donc sûrement un bon bouquin ! Par ailleurs, quand on vit sur le continent sud-américain, il est difficile d'oublier ce genre de sujet, car les conséquences sont juste sous nos yeux.
Le deuxième livre de Jared Diamond, que j'ai terminé récemment, s'appelle « Collapse » en anglais, traduit logiquement en français par "Effondrement". Le sujet : comment l'effondrement de certaines sociétés (pas toutes, hein) a pu être lié à des erreurs dans leur gestion de l'environnement.
Non, ceci n'est pas un énième livre qui prêche qu'on va tous mouriiiir ! Il se contente d'examiner des cas de sociétés présentes ou passées qui ont échoué à se maintenir (parfois ils sont tous morts) et d'autres qui s'en sont mieux sorties. Il essaie d'en tirer des leçons pour la situation assez particulière où se trouve le monde aujourd'hui, menacé de façon globale par le réchauffement climatique, mais aussi par de nombreux types différents de dégradations de l'environnement.
Une fois de plus, on voyage pas mal, on s'intéresse à l'île de Pâques, aux Mayas, au Groenland Viking, mais aussi au Rwanda et à la Chine moderne. Le livre s'adresse plutôt à un public nord-américain, mais il reste intéressant pour un européen dans mon genre. C'est un peu répétitif par endroits, et moins « béton » que le précédent, dans la mesure où en le terminant, je ne partageais pas toutes les conclusions de l'auteur, mais ça reste d'un intérêt assez prodigieux.
Et puis il m'a donné une ou deux idées d'histoires à raconter.
Voilà, ça fait deux lectures très agréables, qui disent plein de choses intéressantes et parfois peu connues, sur des sujets d'une importance cruciale. Je me suis dit que ça méritait bien un coup de pub.
Euh, vous êtes toujours là ?
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Posté le 26.03.2008 par doorintosummer
Photo : Le Nazgul rouge et bleu, coupé au montage.
Si vous avez aimé la revue précédente, vous aimerez peut-être celle-là ; ou pas.
Voyez-vous, je suis tombé il y a quelques temps sur un ouvrage d'un auteur peu connu, qui présente des parentés intéressantes avec les contes de fées et les vieilles traditions européennes. Il s'agit du « Seigneur des Anneaux » - oui je sais, le titre n'est pas terrible.
J'ai pris sur moi de lire les trois tomes jusqu'au bout (il faut dire que par endroits, ça se traîne un peu), et finalement j'ai été bien surpris : il y a plein de bonnes choses là-dedans ! Pas de doute que ce bon Mr Tolkien aurait eu des choses à raconter à Jared Diamond.
Je parlais de problèmes d'environnement : ils sont parfaitement illustrés par les mésaventures des nains de la Moria, qui sont allés chercher un peu trop profondément leur uranium. Je pense aussi à l'exemple de Saroumane, l'industriel mégalomane, qui est défait par les forces de la nature qu'il prétendait dompter ; et ne parlons même pas de ses manipulations génétiques hasardeuses, les orcs OGM qu'il n'a même pas pris le temps de tester 20 ans en éprouvette avant de les lâcher sur le Rohan, avec les conséquences désastreuses que l'on sait.
Il y a aussi des messages plus subtils. La compagnie de l'anneau traverse un monde dépeuplé, qui a connu de meilleurs jours ; parfois ils trouvent des statues abandonnées par les anciennes civilisations, qui leur rappellent que tout homme est mortel, à la façon des pathétiques Moai de l'île de Pâques... Si les Numenoréens n'avaient pas déforesté à tour de bras, on n'en serait pas là, et il n'y aurait pas toutes ces histoires avec ce Sauron, moi j'vous l'dis !
On pourrait multiplier les exemples, avec le retour du roi qui fait repousser l'arbre blanc de Minas Tirith, à croire qu'il les pouces verts, ou encore les elfes écolo-warriors qui défendent les forêts, mais on voit bien que les prises de position de Tolkien sont sans ambiguïté.
Voilà, c'est un conseil de lecture un peu confidentiel, mais si vous arrivez à passer les 100 premières pages, vous devriez bien accrocher. Et puis je vais vous dire, pour le coup, ce qui serait une bonne idée, ça serait d'en faire un film.
Posté le 02.04.2008 par doorintosummer
Photo : un garage dans le quartier de palermo.
Ce blog n'a pas pour vocation de faire de l'info-reportage, mais aujourd'hui l'actualité est venue à moi, qui suis toujours à la masse. Pratique !
Certains d'entre vous savent sans doute déjà que l'argentine connaît en ce moment un affrontement grave entre les producteurs agricoles et le gouvernement, pour une question de hausse des taxes à l'exportation. Pas contents, les syndicats agricoles ont décidé de bloquer aux camions les routes menant à la capitale, ce qui revient à nous mettre en état de siège. Les choses en sont là depuis plusieurs semaines, et la tension monte entre les deux camps. Buenos Aires vit désormais au rythme des manifestations – en fait, cette ville vit toujours au rythme des manifs, mais là ça a pris une autre échelle, ils ont même ressorti les casseroles.
Ce matin j'avais ouvert les porte-fenêtres pour profiter du soleil, et j'ai remarqué rapidement le vacarme : pétards, tambours et caisses claires. En début d'après-midi, je suis sorti pour aller à mon club de gym en me demandant un peu ce que j'allais trouver dans la rue. Dès mes premiers pas j'ai vu qu'on était dans un grand jour, les petits commerçants avaient fermé leurs grilles. Enfin pas tous ; bizarrement, le marchand de pompes électriques d'à côté n'avait pas l'air de s'en faire autant que les supérettes.
Il s'avère que la présidente Cristina Fernandez de Kirchner faisait aujourd'hui une allocution au balcon de la Casa Rosada (le palais de la rosée ? ou la maison rosâtre ? je vous laisse décider, mais sachez qu'il y a une troisième option). Le parti au pouvoir en a profité pour faire venir ses supporters dans la capitale, en rassemblement place de mai devant le palais présidentiel (oups je l'ai dit).
Quand j'ai traversé l'avenue 9 de julio, la grande artère qui délimite le centre, il y avait un nombre impressionnant de bus garés de tous les côtés, la circulation était interrompue et les manifestants se baladaient partout en groupes petits et grands. J'ai entendu un passant commenter qu'avec tous ces gens venus en bus sponsorisés par le gouvernement, on se croirait chez Chavez au Venezuela. J'ai aussi aperçu une petite banderole « Loyauté à Peron ». Les manifestants avaient du matériel, ils étaient équipés d'un nombre impressionnant de drapeaux argentins, de grandes banderoles portant des slogans pro-gouvernement, il y avait même toute une flottille de mini-dirigeables au-dessus de la place de mai (j'ai vu ça à la télé, pas fou). Le syndicat des camionneurs figurait en bonne place parmi les organisations qui supportaient le meeting, pour des raisons mystérieuses...
La présidente a fait son discours, qui essentiellement invitait les syndicats agricoles à lever les barrages. Et voilà, c'est fini ! La crise est gérée... non ?
Là-dessus, les nuages ont commencé à s'accumuler dans le ciel, il s'est mis à faire très sombre et un énorme orage a dispersé la foule.
Après cette opération « légitimité populaire », je ne serais pas surpris qu'une intervention musclée n'ait lieu bientôt.
Titre d'un magazine aperçu dans un kiosque : « Cristina : el amor de la guerra »
PS :
Hé oui, je vais à un club de gym, faute d'endroits proches où courir à l'abri des pots d'échappement. C'est d'ailleurs un lieu assez pittoresque, je dirais même, millésimé.
L'immeuble occupe toute la profondeur d'un pâté de maisons, et s'élève sur 8 étages. De l'extérieur on ne voit que les machines de musculation, somme toute très classiques, mais à l'intérieur c'est un petit univers : il y a des salles de sport, une piscine, une salle d'escrime très XIXeme siècle, un fronton de pelote basque au sous sol, un terrain de hand/basket avec une galerie qui en fait le tour à 3m de hauteur, un autre terrain de basket... J'ai même trouvé une salle d'échecs : une vingtaine de tables avec chacune un échiquier dessiné dessus, et les pièces déjà en ordre de bataille.
Le vestiaire hommes est un étage rempli de papis qui s'exclament et d'odeurs de l'eau de Cologne. Avec son labyrinthe de casiers en vieux bois, il m'évoque un club anglais, mais les ventilateurs au plafond rappellent qu'on est en Amérique du Sud.
Les sportifs les plus âgés se retrouvent ensuite au bar qui leur est réservé pour boire une Quilmes ou manger un morceau, tout ça sans sortir de l'immeuble.
Posté le 13.04.2008 par doorintosummer
Photo : Rédemption d'un ado en crise
Après avoir résolu la crise agricole argentine, j'ai décidé de prendre quelques jours de repos à l'abri du tumulte et des journalistes. La paix dans le monde attendra un peu, ils peuvent bien se débrouiller tous seuls de temps en temps. J'ai quand même pris sous l'aile de mon avion le jeune Alain B. de Paris, un ado à la dérive qui a besoin de repères dans sa vie.
D'emblée le décor est posé : nous quittons Buenos Aires sous un soleil radieux et par près de 30°C, et nous atterrissons 4000 km plus au sud à El Calafate, sous une épaisse couche de nuages, fouettés par un vent glacé et battus par la pluie. La Patagonie nous souhaite la bienvenue avec tous les honneurs !
La principale attraction de l'endroit, ce sont des glaciers. Le plus célèbre d'entre eux porte le nom d'un explorateur de Patagonie, Perito Moreno.
Posté le 13.04.2008 par doorintosummer
Photo : l'arche
Séquence vulgarisation :
On nous a dit que les glaciers de la région sont de type « tempéré ». Ca ne veut pas dire que la glace est chaude, mais qu'elle se forme à une altitude relativement basse.
La source de toute cette glace se trouve dans l'air humide du Pacifique, qui est porté par des vents d'Ouest très réguliers et précipite au-dessus des Andes de Patagonie. Il y neige environ 300 jours par an, l'accumulation de la poudreuse et sa compression progressive en glace produisent la 3e calotte glaciaire du monde par sa surface (loin derrière l'Antarctique et le Groënland). La gravité fait lentement glisser cet énorme stock de glace le long de nombreuses vallées, sous forme de glaciers.
Côté argentin, la plupart se déversent dans le Lago Argentino, un lac aux eaux bleu pâle alimentées par le « lait glaciaire ». C'est pourquoi, au lieu de s'affiner progressivement, les glaciers de la région présentent à leur extrémité de belles murailles de glace bleue, qui s'effondrent par morceaux entiers au fur et à mesure de leur avancée et du travail de sape de l'eau.
Le Perito Moreno est encore plus particulier, car il arrive périodiquement à rejoindre une presqu'île, coupant le lac en deux jusqu'à ce que l'eau ait creusé un nouveau passage dans la glace. Cela donne au fil des années une alternance très scénique de barrages, arches et effondrements spectaculaires.
La couleur assez voyante de la glace est naturelle : plus elle est comprimée (et exempte de bulles d'air) et plus elle est bleue.
Posté le 14.04.2008 par doorintosummer
Photo : Battle on Hoth
Nous avons chaussé nos crampons, et après avoir abattu quelques quadripodes impériaux, nous avons dégusté un whisky à la glace bleue.
Posté le 14.04.2008 par doorintosummer
Photo : Wall of Ice 0/7
Il s'agit ici d'un autre glacier, le Spegazzi.
Posté le 14.04.2008 par doorintosummer
Photo : La Chose Dans La Glace
Dans ces vallées glaciaires, les processus géologiques se déroulent sur des durées inconcevables, qui ravalent la vie humaine au rang d'insectes insignifiants. La glace d'un bleu inquiétant qui vient envahir le lac est née il y a des siècles ou des millénaires, dans des hauteurs désolées que nulle personne sensée ne se risque à visiter. Parfois, la chute de séracs révèle d'étranges cavités évoquant ftgn des salles cyclopéennes, et des sculptures de corps contrefaits. Quels adorateurs oubliés ont façonné à leur ressemblance ces visages menaçants ? Quels dieux sans nom ont exigé qu'on leur dédie ces labyrinthes glacés ftagn, témoins de cultes hideux et de cérémonies révoltantes sous la lune gibbeuse ? J'écris ces lignes avec le peu de lucidité qui me reste, mais depuis l'indicible Ft'aghn vision que j'ai eue dans cette crevasse, les moments de rémission sont de plus en plus courts. Les voix m'appellent, elles m'attendent depuis des éons, bientôt je partirai les rejoindre dans l'immensité froide et inhumaine !
Vite, un peu de dulce de leche.
Posté le 14.04.2008 par doorintosummer
Il y a un paquet de glace flottante sur le Lago Argentino. Le bateau donne l'échelle.
Posté le 14.04.2008 par doorintosummer